Smart cities et développement en Angola

Imaginées pour assurer un développement plus respectueux de l’environnement, plus économe en ressources naturelles et optimisant l’organisation urbaine des villes riches et hyperconnectées occidentales, à quelles conditions les « smart cities » peuvent-elles répondre aux défis urbains des pays en développement ? Réponse à travers un cas angolais.

Pour la ville africaine comme pour toute autre ville du monde, au-delà des technologies de l’information et des communications, une démarche de développement durable dans la réalisation de certains projets peut convertir la ville en ville intelligente intégrant les dimensions de la gouvernance, les dynamiques démographiques et économiques, de manière appropriée au capital social concerné. Cette étude de cas d’une municipalité angolaise traite du déploiement de la démarche de mobilisation des connaissances indigènes et d’outils clés dans le secteur de l’eau potable.

Le problème de la ville africaine et  de la croissance démographique

L’Afrique compte environ 1,1 milliard d’habitants en 2017. La poussée démographique naturelle du continent due à un taux de fécondité élevé, avec une moyenne de six enfants par femme (1), rend le poids de la population africaine dans les prochaines décennies alarmant et le milieu urbain africain en subit les conséquences, bien que la croissance urbaine soit surtout le résultat d’une migration des campagnes en direction des villes. La sécheresse, la dégradation de l’environnement, la pauvreté rurale et les guerres continuent de contraindre un grand nombre de villageois à partir pour les villes afin d’y chercher d’autres perspectives économiques et sociales. Malheureusement, il y a peu d’emplois stables disponibles, et cette réalité pousse les citadins vers des initiatives hors normes de l’auto-innovation sociale (2) portées par un besoin de survie, de curiosité ou de changement.

L’Afrique va ainsi voir l’émergence du Nigéria, de la République démocratique du Congo et de l’Éthiopie comme nouvelles puissances démographiques. Selon le Population Reference Bureau (2015), à l’horizon 2050, le Nigéria restera la première puissance démographique africaine, classée quatrième pays le plus peuplé au monde, avec ses 400 millions d’habitants. La République démocratique du Congo se placera quant à elle en 9e position avec environ 190 millions d’habitants, et l’Éthiopie, en 10e position, comptera à elle seule 165 millions d’habitants.

Ainsi, le continent africain, lourd de sa croissance démographique, semble marcher tel un somnambule vers un avenir d’opportunités perdues et de grave instabilité potentielle. Les pays occidentaux s’attachent quant à eux à contenir les migrations africaines plutôt que d’en résoudre les causes sous-jacentes (3). Ce panorama révèle une Afrique qui suffoque sous les urgences. Et le moment approche où il sera trop tard pour agir. La ville africaine est tout simplement déboussolée, elle est dépassée par la vitesse à laquelle s’effectue ce changement et n’a aucune prise sur lui (4). Les problèmes de la ville africaine ne tiennent pas uniquement à l’insuffisance des ressources et des services, mais aussi à la gravité des perturbations sociales, aux niveaux élevés de criminalité et d’insécurité, à la corruption et à l’inefficacité des pouvoirs publics locaux. Tout cela a des conséquences pour le service des eaux, l’électricité, le téléphone, la circulation, les écoles, les logements, comme on peut le constater dans le vécu quotidien des habitants de villes comme Kinshasa, Casablanca, Bujumbura, Luanda et Bangui.

La smart city en Afrique : mirage ou opportunité ?

Dans les décennies à venir, les populations des pays en développement aspireront elles aussi à vivre dans des villes réputées intelligentes, caractérisées non seulement par la modernité et la durabilité, mais aussi par l’interconnectivité des services offerts. Moderniser une ville, une cité, passe par l’innovation technologique. Dès lors que l’on a en tête que dans « techno-logie », c’est le logos, la connaissance, qui prime sur la techné, cette innovation peut avantageusement s’intégrer dans un territoire. A contrario, elle peut agir contre celui-ci, lorsque le choix technologique effectué n’est pas le plus approprié ou n’est pas en mesure de s’enraciner dans le capital social ou naturel du territoire à moderniser.

Dans bon nombre des secteurs, comme celui de l’eau potable, des municipalités africaines, particulièrement angolaises et congolaises, bien que dotées d’une grande variété de technologies, ont été contraintes d’hériter des conséquences fâcheuses des mauvaises décisions prises par leurs décideurs hiérarchiques, par des fournisseurs, ou même par des prestataires de services abusivement qualifiés d’experts qui, fascinés, voire subjugués par des industries étrangères, ont omis de prendre en compte le capital social et les caractéristiques de la sociologie africaine.

Attirées par un mirage qui ne les a guère emmenées vers la smart city durable tant rêvée, certaines municipalités se sont rendues tributaires de services publics qui perdaient leur résilience et leur efficience. Plus particulièrement, ayant consenti inutilement de colossaux investissements dans des technologies qui n’ont pas résolu le problème de l’alimentation en eau potable, elles se sont vues interpellées avec insistance par leurs administrés, désireux de comprendre pourquoi le système d’eau ne fonctionnait plus.

Les services proposés ne satisfaisaient pas ce que l’on appelle « les limites de criticité », c’est-à-dire la probabilité que se produise un incident ou la gravité potentielle d’un incident. La très haute criticité enregistrée dans la municipalité de Buengas (dans le Nord de l’Angola, 60 000 habitants) – 27,69 pour la commune de Buenga Sul, 16,93 pour Cambozo et 19,76 pour Nova Esperança, sur une échelle dont le seuil acceptable varie de 1 à 11 – montre que ces systèmes n’ont entretenu qu’une simple « résilience identitaire » (5)

Une dynamique d’intelligence territoriale

Le rôle de la dynamique d’intelligence territoriale est d’intégrer les technologies durables dans le territoire et non l’inverse, et une approche ascendante (à partir des populations) est possible (6). Les expériences récentes dans certains pays africains en constituent des exemples concrets, comme à Kimbele, en Angola, et Mosango, en République démocratique du Congo. Ainsi, la municipalité angolaise de Kimbele a résolu son problème d’approvisionnement en eau potable en s’appuyant sur un système de production des connaissances indigènes et endogènes (7), notamment en ce qui concerne l’identification d’opportunités offertes par le capital naturel avoisinant le village de Wamba. Ses communautés autochtones ont réussi à faire de l’eau potable à la fois une denrée et un facteur de développement économique ancré dans le capital social du territoire. Une telle approche a amené la municipalité à se rendre clairement compte que, certes, le financement que l’État a mobilisé pour la mise en œuvre des services d’eau est indispensable, mais que la participation active des communautés locales est tout aussi importante, sinon plus. Étant donné l’extrême pauvreté dans les villes africaines, toute solution durable aux problèmes des populations les plus indigentes passera par une approche intégrée reposant sur une participation communautaire.

La résolution de bon nombre de problèmes auxquels se heurtent ces villes dépend étroitement non seulement des capacités, de la compétence et de la légitimité des institutions et des pouvoirs publics municipaux, mais aussi de la qualité et de la durabilité des technologies choisies pour tenter de les faire accéder au rang de villes intelligentes de demain. Cette durabilité dépend de la qualité de l’interface entre les technologies et le capital social (culture, institutions formelles et informelles, niveau d’éducation…). D’où l’impératif d’intégrer le plus d’acteurs urbains possible aux programmes de modernisation des villes ; il faut que les pouvoirs publics locaux soient efficaces, ouverts et transparents. Toutefois, les villes ne disposant pas des capacités administratives et techniques qui leur permettraient de prendre des décisions de bonne gouvernance municipale s’exposent à la vindicte populaire et ce d’autant plus que les Africains seront de plus en plus nombreux à vivre en milieu urbain.

Vers une « smart city » frugale

Les échecs angolais enregistrés dans les trois villages de Buengas nous ont permis de proposer un modèle de conception (8) de systèmes écoefficaces d’eau pour les villes rurales des pays en développement. Notre modèle est basé sur le principe tel qu’un système d’approvisionnement en eau potable n’est « éco » que s’il y a une propriété auto-régulatrice. Ce modèle contient trois principaux éléments dont (i) le référentiel des exigences des parties prenantes en termes de finalité du système d’eau et de son pilotage ; (ii) les quatre étapes que sont la cocréation, la conception opérationnelle, l’évaluation et les tests, qui sont la garantie de la fiabilité ; (iii) et l’architecture physique d’un système-type d’eau qui doit regrouper les usagers, les opérateurs, les agents techniques avec les outils appropriés.

Notre modèle s’appuie sur les principes suivants :

 conformité avec les habitudes locales pour faire ressortir les besoins ressentis des populations en s’appuyant sur le système de production des connaissances indigènes qu’est l’« arbre à palabres » (9) ;

adaptabilité du système une fois mis en place dans les pays en développement ;

mesure de l’écoefficacité pour évaluer la fiabilité dudit système (10) ;

application du principe du « veto » (11) imposé à notre modèle par la complexité de l’environnement.

La localité de Quipedro (commune de Buenga Sul) s’est dotée d’un nouveau système d’eau éco-conçu dans une démarche participative et selon les principes de l’innovation frugale – une démarche consistant à répondre à un besoin de la manière la plus simple et efficace possible en utilisant un minimum de moyens, souvent résumée par le fait de fournir des solutions de qualité à bas cout ou d’innover mieux avec moins. Avec la « pompe bleue » (12) de Quipedro, le niveau de performance atteint est excellent. Il est très fiable et opérationnel 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Équipée d’une technologie respectueuse de l’environnement ne faisant pas recours à l’usage d’un moteur consommant du carburant, d’installation facile, n’engendrant aucune pollution, de faible cout de maintenance par les utilisateurs locaux, facile d’acquisition, et d’une durée de vie utile avoisinant les 50 ans, cette pompe ne consomme que des ressources indigènes ne nécessitant pas de sortie de devises. Innovation n’est donc pas nécessairement synonyme d’ultratechnologie, et cette « pompe bleue » aurait toute sa place dans le système d’eau d’une ville intelligente africaine, une smart city frugale.

En Angola, l’étude réalisée a démontré qu’il est possible d’optimiser la performance des services d’eau grâce aux nouvelles technologies à condition qu’elles soient durables et que la gestion de l’eau distribuée soit responsable. Mais malgré des investissements consentis, le besoin urgent d’améliorer l’accès à des installations d’eau et d’assainissement et d’intensifier l’adoption de pratiques d’hygiène afin de retirer les plus grands avantages de ces services demeure. Là, comme pour d’autres villes du Sud, le secteur de l’eau reste critique, et demande des technologies durables assurant une desserte à grande échelle. En quête de solutions technologiques adaptées au contexte local, les pouvoirs publics peuvent pour cela faire appel aux principes de la ville intelligente… à condition qu’ils obéissent également au principe de frugalité.    M. M. Z. et C. R

Notes

(1) World Population Prospects 2017.
(2) Une pratique de réponse individuelle à un ou plusieurs besoins sociaux ressentis par une personne ou un groupe de personnes.
(3) M. M. Zombo, « L’auto innovation sociale des pays en développement à l’export vers l’Hexagone : management de l’entrepreneuriat en question », Revue Africaine des Migrations Internationales, vol. 1, no 1 (2017) (http://bit.ly/2i3oFTr).
(4) J. Tilouine et P. Benetti, « Mégapole insaisissable, Kinshasa croît hors de tout contrôle », Le Monde Afrique, 31 juillet 2017 (http://lemde.fr/2gBLopu).
(5) Par « résilience identitaire », nous entendons un mode d’exploitation qui devient critique et n’est plus capable de garantir une résilience normale du système.
(6) C. Rochet, « Les villes intelligentes, enjeux et stratégies pour de nouveaux marchés », ESCP EUROPE, 2014.
(7) Les connaissances indigènes sont celles maitrisées par la population locale parce que faisant partie de son capital de connaissance acquise. La croissance endogène est un mode de croissance qui repose sur des dynamiques locales capables de s’approprier les techniques venues de l’extérieur de sorte à ne pas en rester dépendantes.
(8) Par modèle, nous entendons une représentation d’un système, d’un processus ou d’un phénomène dans un objectif donné.
(9) Lieu traditionnel de rassemblement, à l’ombre duquel on s’exprime sur la vie en société, les problèmes du village et la politique. Dans notre cas, l’arbre à palabres nous a permis de réaliser l’analyse fonctionnelle du système d’alimentation en eau.
(10) Nous avions conçu deux outils managériaux pour évaluer l’écoefficacité du système d’eau, qu’il soit existant ou à installer : (i) la métrique de criticité, (ii) l’indice de fiabilité ou « Indice Zombo » (M. M. Zombo, L’écoefficacité : mieux gérer la gouvernance de l’eau potable au sud, Éditions Universitaires Européennes, 2017, p. 169).
(11) Tout système perd sa capacité de pilotage de l’environnement quand la complexité de celui-ci dépasse celle du système. On dit qu’il y a « veto » de l’environnement : le système n’est plus en mesure de faire face aux problèmes rencontrés.
(12) Conçue selon le principe de l’architecture modulaire, le module « moteur » basé en Angola sur l’énergie hydraulique pourra être remplacé par un moteur solaire couplé à de l’éolien, ainsi qu’en cours de développement dans la Namibie voisine, « la pompe bleue » devenant la « pompe jaune ».

Pour aller plus loin

M. M. Zombo, L’écoefficacité : mieux gérer la gouvernance de l’eau potable au sud, Sarrebrück, Éditions Universitaires Européennes, 2017.
M. M. Zombo, « L’auto innovation sociale des pays en développement à l’export vers l’Hexagone : management de l’entrepreneuriat en question », Revue Africaine des Migrations Internationales, vol. 1, no 1 (2017).

Morris Musema Zombo

Morris Musema Zombo

Chercheur, Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI), École des hautes études en sciences sociales (EHESS Paris).